Par Yvan Blot, ancien député, président de l'association Agir pour la démocratie directe.
Le dernier livre de Marine Le Pen intitulé « Pour que vive la France ! » devrait plutôt s’appeler « Pour que vive l’Etat ! ». Son dernier chapitre notamment est étatiste jusqu’à la caricature : l’Etat stratège, l’Etat solidaire, l’Etat protecteur, l’Etat influent, bref, c’est l’idolâtrie de l’Etat comme on pouvait l’imaginer vers 1850 chez les Hegeliens de gauche en Allemagne. Marine, admirative du philosophe post-marxiste Michéa, a loupé le virage existentiel de la philosophie occidentale, rompant avec une philosophie des Lumières dérivant vers le culte de l’Etat-Raison. Ce virage anti hegelien amorcé par Kierkegaard a réhabilité l’individu, ou mieux, la personne, au nom d’un christianisme authentique qui remonte à Pascal. Nietzsche qui traita l’Etat de « nouvelle idole dont le mensonge est : moi, l’Etat, je suis le peuple », Heidegger et Patocka sont tous dans cette ligne non étatiste : ce dernier fut tué lors d’un interrogatoire à Prague par la police communiste.
La doctrine nouvelle de Marine Le Pen repose sur quatre affirmations qui font problème :
1/ L’impôt est meilleur que la propriété. Le propriétaire privé, notamment l’actionnaire, est un égoïste. Il exploite le peuple à son profit. L’impôt prélevé de force par l’Etat est bon car il sert des buts définis par des fonctionnaires nécessairement au service du peuple. Pour Marine Le Pen, la lutte des classes, comme pour Marx dont elle fait l’éloge, est le moteur de l’histoire. L’économie détruit les nations au profit d’une caste mondiale de capitalistes. Marine ne voit pas que le monde moderne est dominé par des managers qui n’ont plus rien à voir avec des propriétaires. Ils font du profit à court terme. Au lieu de rétablir les pouvoirs des propriétaires contre les excès des managers, ce qui serait une bonne chose, elle les condamne tous car seul le fonctionnaire est l’ami du peuple. Or, le fonctionnaire vit de l’impôt. C’est donc l’impôt qui apporte la justice face aux méchants propriétaires. Elle ne dit pas comme Proudhon « la propriété, c’est le vol » mais elle en est très proche !
2/ deuxième thèse : la bureaucratie est meilleure que la démocratie. Pour une page qui approuve timidement les référendums et la démocratie directe, elle consacre 100 pages à faire l’éloge de l’Etat, c’est-à-dire des bureaucrates. Car qu’est-ce qu’un Etat sans bureaucratie ? De ce point de vue, elle ne combat pas le « système » actuel comme elle le prétend mais elle veut le conserver sous sa forme ancienne. Elle critique, souvent à juste titre le monde des financiers et des medias qui forme une part de l’oligarchie actuelle mais elle se garde bien de critiquer les autres oligarques que sont les bureaucrates de l’Etat et les chefs des syndicats ! Ces derniers ne seraient pour rien dans la crise actuelle ! Or, la bureaucratie, même non corrompue, n’aura jamais toutes les informations nécessaires pour prendre les meilleures décisions. Les informations vécues, c’est-à-dire existentielles, lui manquent. La bureaucratie ne travaille que sur des vérités formelles issues de rapports à la hiérarchie. Or, ce système s’avère insuffisant, voir pervers, pour collecter toutes les informations qui font une bonne décision. Par conséquent, il faut court-circuiter la bureaucratie par le recours au peuple c’est-à-dire grâce aux référendums. Et pour que le référendum ne soit pas confisqué par le pouvoir administratif, il faut des référendums déclenchés par des pétitions populaires comme en Suisse, dans les Länder allemands, dans les états américains de la côte ouest et en Italie.
3/ Marine Le Pen met l’Etat central au-dessus du peuple. Elle préfère le Paris révolutionnaire à la province réactionnaire et se réclame de Danton ! La notion de la « petite patrie (Heimat en allemand) qui prospère dans les cantons suisses lui est étrangère. Elle ne veut pas, à juste titre que le peuple soit une matière première indifférenciée pour les multinationales mais elle estime que le peuple n’est qu’une matière première pour l’Etat. C’est à l’Etat, selon elle de forger le peuple ! Les Polonais qui ont maintenu leur Nation pendant deux siècles sans aucun Etat mais grâce à leur Eglise catholique seraient surpris d’entendre cette thèse constructiviste jacobine. Il est évident qu’il ya culturellement une « ethnie française » qui se prolonge d’ailleurs en Wallonie et en Romandie mais Marine y est indifférente. L’Etat n’a pas de fondement culturel mais un fondement politique comme le croyaient les Soviétiques ou le gouvernement d’Allemagne de l’Est.
Marine veut détruire la décentralisation : elle coûte cher ce qui est vrai car elle a été fort mal faite (les élus locaux ne rendent pas compte devant le peuple comme en Suisse grâce à des référendums d’initiative populaire qui empêchent les hausses de dépenses et d’impôts abusives). Mais l’Etat central a prouvé son inefficience. Marine veut protéger le monopole des juristes issus de l’ENA pour rédiger les lois alors qu’il faudrait les mettre en concurrence avec des juristes privés qui rédigeraient les textes pour les référendums d’initiative populaire. Elle n’a pas un mot dans son livre sur la démographie, qu’elle soit qualitative ou quantitative, pas un mot sur le besoin d’homogénéité du peuple pour qu’il n’explose pas comme au Liban ou en Yougoslavie. En réalité, le peuple ne l’intéresse pas car elle croit que c’est un sujet dangereux et elle veut à tout prix être « dédiabolisée ». Sa France est en réalité une façade verbale pour un Etat tout puissant, jacobin, s’occupant de toutes choses.
4/ Marine préfère la laïcité la plus absolue à la présence de la religion dans la vie publique, à la différence de ce qui se passe en Allemagne, en Italie ou en Russie. Elle ignore d’ailleurs la problématique culturelle et spirituelle au profit de la seule problématique socio-économique. Ce marxisme méthodologique fait que son livre ne dit pas un mot du terrorisme islamiste. Elle n’évoque par ailleurs l’Eglise catholique que pour dire qu’il était normal que les Révolutionnaires français la combattent car elle n’était que la caution idéologique de la monarchie absolue ! Cette position ultra laïque est cohérente avec son étatisme. Elle préfère l’Etat à la nation et le christianisme est un élément non étatique qui a forgé en partie l’identité française. Il ne l’intéresse donc pas.
En conclusion, on notera deux choses :
D’une part, la philosophie de Marine Le Pen est dans le prolongement du rationalisme des Lumières dans sa version qui a dérivé vers le socialisme puis le marxisme aux 19ème et au 20ème siècle. A l’opposé des philosophies existentielles (Pascal, Kierkegaard, Heidegger, Gabriel Marcel, Jan Patocka) qui affirme le primat de la personne humaine et de la transcendance divine sur l’Etat, Marine Le Pen, disciple du post-marxiste Michéa, affirme le salut de la France dans un Etat tentaculaire et centraliste.
D’autre part, elle ne s’oppose à l’élite transnationale des financiers et des medias que pour lui substituer ses élites à elle. Sa politique est une politique de substitution d’une oligarchie au profit d’une autre. L’oligarchie qu’elle ne critique jamais est celle des dirigeants syndicaux et des bureaucrates. Elle ne s’attache pas à défendre les propriétaires contre les managers ce qui est la vraie problématique économique actuelle et elle néglige le recours au peuple pour contourner le poids excessif des appareils syndicaux et administratifs. Cette politique ne peut pas résoudre les difficultés de la France puisqu’elle veut renforcer une fraction de l’oligarchie, celle qui est la plus hostile à toutes réformes. Pour que vive la France, il faudrait notamment s’intéresser plus au peuple, à ses droits politiques (démocratie directe) à sa démographie, à son héritage culturel et spirituel et moins à l’Etat devenue chez elle une véritable idole !
Yvan Blot