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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 18:14
La destruction des statues assyriennes

Jean-Philippe Chauvin

Lorsque j’étais enfant, j’étais passionné par l’archéologie et les civilisations anciennes, et je trouvais dans la bibliothèque familiale de quoi assouvir ma saine curiosité, en particulier dans les anciens manuels scolaires de 6ème que mes parents avaient reçus en « spécimen » lorsqu’ils étaient professeurs de lycée : il y était fait large étalage des pharaons de l’Égypte ancienne, des Hébreux et de leurs aventures bibliques, des Perses et de leurs « Immortels », mais aussi des civilisations et empires qui s’étaient succédé en Mésopotamie il y a plusieurs millénaires… Dans mon livre préféré de cette époque heureuse de mon enfance, intitulé « Aventure et découverte de l’archéologie » et richement illustré de dessins colorés, un livre que j’ai encore près de moi et que je feuillette tout en rédigeant cette note, je peux admirer « Nébo, l’une des quatre divinités assyriennes, la seule qui ait une figure humaine », comme le signale la légende de l’image : je reconnais là l’une des statues que les partisans de « l’État islamique » ont détruit à coup de masse et de marteau-piqueur ces jours derniers, devant leurs caméras et pour leurs clips de propagande !

Le sentiment que j’éprouve face à ces destructions est un mélange de tristesse et de colère : tristesse devant la disparition brutale d’un patrimoine (re)découvert au XIXème siècle (en particulier par l’explorateur anglais Austen Henry Layard) et dont, heureusement, une large part se trouve dans les musées européens, en particulier londonien et parisien ; colère devant cet iconoclasme qui peut aussi nous rappeler les pires heures de la Révolution française quand le marteau vengeur et républicain s’abattait sur les rois de Juda de la façade de Notre-Dame ou sur les tombeaux des rois de France à Saint-Denis, sur les statues des saints de la cathédrale Saint-Corentin de Quimper, au nom d’une « table rase » qui devait permettre à la République de s’établir et de se pérenniser…


Mais il faut aller au-delà de ce premier sentiment et saisir de quoi il retourne vraiment : en détruisant ces merveilles archéologiques d’un temps lointain et, surtout, anté-islamique, les islamistes poursuivent plusieurs objectifs : d’abord, détruire tout ce qui n’est pas « eux » et leurs conceptions religieuses, et déraciner toute autre forme de civilisation et de rapport au monde, ce qui est, en somme, classique au regard des enjeux idéologiques et de la volonté de créer un « ordre nouveau » et de l’imposer aux populations tombées sous leur coupe ; ensuite, prouver aux historiens et archéologues qu’ils n’hésitent pas à s’en prendre à « la mémoire des peuples » symbolisée par des statues ou des monuments anciens parfois uniques, pour imposer leur « seule histoire » en effaçant toute trace d’un « avant », impie selon eux : c’est aussi un moyen de chantage et de marchandage, car ils savent que, du coup, ces œuvres anciennes prennent une valeur d’autant plus importante aux yeux de ceux qui voudraient les sauver, de quoi les négocier au prix fort sur le marché des œuvres d’art, en particulier en son secteur clandestin, mais aussi sur le plan politique… De plus, les islamistes de Daech, qui tiennent le devant de la scène ce vendredi soir encore sur les médias, savent aussi que nos sociétés ont besoin d’un « spectacle quotidien » et toujours renouvelé et que la Terreur, fût-elle artistique ou archéologique, est le meilleur moyen pour eux d’effrayer leurs adversaires, surtout lointains, et de leur imposer une forme de dépendance en les plaçant sur le terrain que ces islamistes occupent déjà. D’ailleurs, au regard du nombre d’expositions de dessins de presse supprimées en Europe (en Belgique, en France, etc.), la dernière au Mémorial de Caen, toujours « au nom de la sécurité » ou du « risque de provocation », mais aussi des séances de présentation annulées (parfois sur « conseils » de la DCRI…) du film « l’Apôtre » (qui raconte l’histoire d’un jeune musulman qui se convertit au christianisme), on pourrait bien en conclure que les terroristes ont déjà remporté, sinon la guerre, au moins quelques batailles… Rien de très rassurant, en somme !

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Published by Jean-Théophane
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